C'est terminé... je suis enfin chez moi après 9 mois de pures souffrances. Une vingtaine de nuits blanches, accompagnés d'une centaine de paquets de cigarettes chers payés partis en fumée. Mais c'est fini, plus d'insomnie, plus de solitude, plus de nuits à passer sur les sofas de la salle détente, havre de paix pour âme troublée. Un sanctuaire, un temple, une pause. Je foule les marches de l'avion et me demande s'il va falloir faire la distance qui nous sépare de l'aéroport à pied. Vraisemblablement, il faudra juste faire attention à ne pas se faire écraser par un de ces tas d'acier qui se prennent pour des plumes. Police et douane, même rituel. Passeport, blagues sur mes nom et prénom avalées avec le sourire le plus large, récit d'un cousin qui s'est lancé dans le même domaine que moi, bagages et « Rien à Déclarer !». Je me dis que si mes parents oublient que j'arrive, il s'en sera fait de ma personne, aussi fatalement que le jour où je suis sorti du ventre ma mère, seul au monde. Marrakech (à prononcer « mourr-kouch », qui veut dire passe si tu veux, mais un petit conseil, surtout ne t'y attarde pas)... Peur stupide, paranoïa absurde, phobie inexplicable, ils sont là, ils sont toujours là.
Je ne sais pas pourquoi j'ai décidé de partir. Je me retrouve dans la même situation qu'à Lyon, atrocement seul, devant mon ordinateur. C'est incroyable la sensation de vide que l'on ressent lorsque, après avoir rit d'une blague faite par un ami sur internet, on se rend compte que personne ne peut voire ce sourire sur vos lèvres. Exercez-vous à cela, en l'appliquant aux larmes, aux rictus coléreux et aux tics-tocs révélateurs et vous vous guérirez de toute expression faciale, volontaire ou pas. Bref, j'avais perdu le sens de la sociabilité, et paradoxalement je passais ma vie sur des réseaux sociaux. C'est peut-être à un de ces moments-là que je décidais de m'en aller, et de postuler à un échange académique, direction la Suède. La mort aurait tellement à apprendre de la Suède. Ici, ni ressentiment, ni bagarres. Les manifestations se font rares et les rues sont désertées la nuit. La beauté des filles devient banales, les retards des bus inimaginables. La normalité perd de sa raison, et la raison y est là bas complètement inutile. Même le soleil sait qu'il faut laisser à ces gens là leur intimité, et la lune sait que sa lueur ne traversera de toute façon pas les volets déjà baissés. Je sors de mes pensées, et regarde par la fenêtre, je baisse les volets, et rouvre mon ordinateur. Il fait trop froid pour s'aventurer dehors.
Rentrer, mais pourquoi faire ? On crève de chaud à l'intérieur, et il y a bien longtemps que je n'ai pas senti le gravier se faufiler entre mon talon et ma babouche. Mmm, quel pur bonheur de retrouver les nuits chaudes, les balades nocturnes m'ont toujours manquées, et le son des chiens au loin aussi. Je risque de rencontrer une meute de ses chiens là au détour d'un de ces chantiers éternellement en construction. Les rondes des « Mroud » ne me rassurent qu'à moitié, on est vite happé par l'appétit de l'un d'entre eux. J'allume ma cigarette en essayant de me remémorer toutes les filiations, amitiés ou connaissances de « Dar » avec les gens du quartier. J'évite soigneusement le regard des voisins, celui de leur gardien, et surtout et toujours « Moul lpissri ». La première bouffée me met déjà KO, il est vrai que ça fait plus de 5 heures déjà que je n'ai pas abreuvé mon corps de ce délicieux poison enrobé. La nuit est longue, la lune est belle, les étoiles éclatantes. Je me demande laquelle est le petit losange que je remarque à chaque fois. Un cerf-volant tout bêtement ? Certains y voient des ours, des scorpions, ou même des licornes. Le monde est fait de telle sorte que l'on puisse rêver, alors je rêve de pouvoir fumer tranquillement assis devant un film.
Les suédois sont ingénieux. Pour s'adapter au froid, ils ont réinventé le tabac à chiquer, globalement c'est du tabac que tu mets sous la lèvre supérieur juste sur la gencive. C'est fort, piquant mais très utile dans un pays où il est bien sur interdit de fumer dans les lieux publiques. En plein amphi, on m'en offre un. Je le prends et essaie de voir le temps qu'il faut laisser au tabac pour s'épuiser avant de le jeter, histoire de ne pas paraitre trop novice. Ces suédois ont aussi remarqué qu'au-delà de 45 minutes, l'attention des étudiants est souvent proche de zéro. De fait, il y a pause toutes les 45 minutes. C'est con, mais fallait le faire. Et ce n'est pas en France qu'ils iraient toucher aux nombres d'heures de cours, déjà qu'ils ont du mal rien qu'avec les heures de boulot. Je décide de sortir fumer ma petite clope, malgré le gout désagréable de tabac dans ma bouche. Des portes qui s'ouvrent automatiquement, des murs en briques rouges ou jaunes et surtout des poubelles et cendriers tous les 5 mètres. Agréable malgré le froid. Le seul problème que l'on peut rencontrer dans ses contrées est la difficulté à allumer un briquet. Le vent du Nord est coriace, lui qui doit bien rigoler au vu de tous ces gens qui s'acharnent à se battre dans le seul but de s'asphyxier. Un cadre donc des plus agréables, une ville champêtre, des gens certes timides mais généralement aussi intimidés. Je ne dis plus « Hey » mais « Hej », plus « Thanks » mais « tack » et mon cerveau s'est petit à petit mis en mode veille surement par manque de travail mais aussi par manque de phénomène contradictoires à analyser...
Les gens préfèrent se blottir derrière des murs plutôt que de voir la réalité en face. Des murs bétonnés, moches, mais assez épais pour cacher les hontes les plus profondes, les désillusions naissantes. Je suis rentré chez moi à l'occasion du Aid al Adha (i.e. la fête du mouton). Une fête célébrant le prophète Abraham qui, après une révélation de Dieu de ne pas tuer son fils (2e révélation, car la première était justement d'égorger son fils pour la gloire de Dieu), se vit offrir un mouton à égorger à la place. Pour moi, cette fête est aussi un rappel à l'ordre. Car voyez-vous, l'Homme moderne a depuis longtemps oublié qu'avant de manger il fallait tuer. Egorger un mouton chez soi n'est qu'un retour aux sources. Prochaine étape, une course poursuite derrière l'animal symbolisant la chasse. Quel est mon étonnement lorsque j'entends de plus en plus de personnes dites modernes qualifier cette expérience de traumatisante, d'effrayante ou de carrément inhumaine. Personnes qui sont, vous l'avez compris totalement et complètement carnivores. Généralement, cette fête se passe chez mes grands parents. Chacun apporte sa victime. Le plus effrayant est la quantité de travail demandé pour designer (tfassel) chaque mouton. Ça c'est de la torture (pour les femmes bien sûr). Une torture qui n'est adoucit que par le rassemblement familial, et cette ambiance bon enfant.