Je cours. Je suis en retard. Je ne m'attarde pas sur les personnes qui courent près de moi. Ils sont nombreux, et à eux tous, ils pourraient m'engloutir d'un coup, d'un seul. Mes jambes me portent, elles connaissent bien la route à présent. J'en oublie ma frayeur à la vue d'un entassement de gens dans un même lieu, un spectacle aussi horrifiant qu'une araignée velue qui escalade mon épaule en se dirigeant vers mon cou... Je suis surpris de voir à quelle vitesse je traverse ce dédale de couloirs, à quelle vitesse je descends ces marches. Certains me regardent fixement, j'étais un autre fou qui ne sait pas prévoir ces voyages, qui préfère courir que de partir à point. Mais ils n'étaient pas étonnés. Le train est prévu pour 12h30, gare de Lyon, il est... 12h15 et je n'ai même pas encore pris mon billet. Je bouscule les passants, je ne respecte pas les règles de priorité du métro parisien, je double par la gauche, par la droite, j'oblige un couple à se désarçonner pour me laisser passer. Que de sacrilèges ! Mais l'heure est grave. Le signal sonore du métro retentit, je me jette dedans en faisant un saut périlleux doublé d'un saut en longueur digne de Carle Lewis. Le besoin a toujours été le moteur le plus performant de l'Homme, le désespoir son fuel. Je me vois encore, passer au ralenti cette porte qui se referme déjà... Ouf, j'ai encore une chance de ne pas rater mon train...
Je me tiens debout, agité, sur le plus grand carrefour de la ville. Bien en évidence, presque sur la voie, je saute, je crie, je hurle. J'ai la main tendu devant moi, le pouce pointé vers le ciel, et je ne tiens plus en place. Mon train part à 12h30, il est 12h15, et je n'ai même pas encore acheté mon billet. Le balayeur de rue me regarde amusé, ainsi que le concierge de l'immeuble d'en face, sa femme, ses enfants, le postier qui a stoppé sa tournée pour mieux apprécier le spectacle, un groupe de chômeurs confortablement installés sur des chaises en bois au coin de la rue, et même un chien batard semble se délecter de mon malheur. Un taxi s'arrête enfin, le chauffard me demande où je vais, je crie « A la gare, et vite, je suis en retard ». Il ne me laisse même pas le temps de monter qu'il m'annonce que c'est la fin de son service et qu'il rentre chez lui, à moins que la gare se trouve « on his way », il ne peut rien faire pour moi. C'est vrai qu'à 12h15, c'est l'heure parfaite pour passer le volant à son associé. Quel con ! Le manège reprend de plus belle, au milieu d'une douce fumée-vapeur, faite d'une délicieuse odeur de goudron humidifié par la pluie de la veille, d'une pincée de poussière mêlée aux déjections automobiles et d'un pétillant gout de déchets provenant de la poubelle la plus authentique et la plus pure. On appelle ça, l'odeur du pays, du « Bled » comme ils disent là-bas. Un grand Taxi se gare en diagonale devant le trottoir en ne manquant pas de m'écraser, il transporte déjà plusieurs personnes, quatre en tout. Le conducteur demande au passager de m'ouvrir la porte, et me demande ma destination. La gare, criai-je dans l'élan de mes cris antérieurs ! Cette réponse fut satisfaisante. D'un signe de la tête il m'invite à partager sa monture ! Une vieille femme en djellaba me regarde d'un air pitoyable, elle se pousse du côté opposé, écrasant le petit garçon qui avait déjà vu tout l'air qui lui était destiné par le partage divin, volé par cette grande masse de chair et de sueur. Je me place comme je peux dans le Taxi, et hésite à demander au conducteur d'accélérer, finalement je ne dis mot. Il démarre en trombe, omettant de regarder si quelqu'un arrivait sur sa gauche. Il double par la droite, par la gauche, fonce entre deux voiture qui avaient l'air de rouler tel un couple qui se tenait la main, et les forcent à se séparer. Je me dis qu'avec un peu de chance, j'en sortirais vivant, de ce taxi, et je raconterais cette aventure à mes petits enfants comme d'une aventure dans la jungle urbaine. Oh, il me suffira juste de remplacer les réverbères par des conifères et les voitures par des bêtes féroces. L'instinct de survie me fait omettre le soulagement d'avoir une chance de rattraper mon train.
A chaque station, le métro déverse un peu plus de sa charge humaine. Je scrute tout autour de moi les visages des passagers. C'est de ma nature de regarder les autres, de les dévisager. Comme à mon habitude, je ne vois que des bulles, transparentes, distantes. L'âme de chacun d'entre eux est bien cachée au milieu, heureuse de savoir que personne ne viendra violer cette intimité. Des écouteurs ornent d'une infinie grâce les oreilles des jeunes, des livres, des journaux ou simplement des prospectus sont les seuls ouvertures extérieures des esprits qui les lisent. Je me sens libre, libre grâce à leur indifférence. A une station, un mec se jette dans le métro, comme je l'avais fait précédemment, mais manque de bol, il reste bloqué entre les deux portes. A la vue de cet asticaud qui gigote, j'éclate de rire, d'un rire moqueur, froid, méchant. La présence se retourne vers moi d'un coup, d'un seul, et là oh effroi ! Je vois leurs yeux, leur bulle a éclaté, les volets ont été enlevés, la fenêtre s'est entrouverte... Je me tais, et je vois ces bulles se reformer, doucement, inévitablement. Douce nostalgie. Finalement, c'est à mon tour de descendre de cette monture mécanique, en partant je jette un dernier regard à ceux qui ont été, même pour un court voyage, mes compagnons. Je reprends ma course folle, il est 12h20, merde, plus que dix minutes, vite un guichet automatique. Il est connu que lorsqu'on veut quelque chose ardemment, celle-ci se refuse à nous. J'ai du désirer ma carte bancaire à ce moment là à tel point qu'elle se cassa tout net devant mes yeux. Je restais ébahi devant tant d'acharnement du destin contre une si petite créature que moi. Je cherche au loin une file d'attente, celle qui mène au guichet humain, là où on dit bonjour en arrivant et Merci en partant. La file est immense, et les fileurs farouches. Heureusement, il y en a une autre, plus vide, pour ceux qui comme moi sont loin d'être à l'heure pour leur train. « Départ dans l'heure » est marqué en grand sur une pancarte au-dessus de nos têtes, comme un avertissement à tous ceux qui voudraient abuser de l'hospitalité de Mme SNCF. Je me lance, je prépare le peu de billets que j'aie en poche, et ma carte 12-25, et la carte Smiley, et un justificatif d'âge, de domicile, et de voyage...etc. Je retire mon billet à la hâte, en jetant un « au revoir » dans l'immensité presque vide de la gare, et je m'attèle à chercher la voie occupée par mon train. Billet composté, wagon trouvé, place prise ? Ce n'est pas grave j'en prendrai une autre, non je rigole, je demande à la dame de bien aller se faire voir ailleurs, avec le sourire. Je jette ma veste sur la minuscule étagère au-dessus, et je m'assois. Je fixe la montre de la gare. La grande aiguille s'apprête à rejoindre le point de départ vers une nouvelle minute. Il est 12h30, le train démarre.
Aggggghhhhhhhhhhhh, la densité automobile sur la place devant la gare est supérieure à 1. Le Grand Taxi abandonne l'idée saugrenue de me déposer juste devant l'entrée, et moi j'ai pris l'habitude de me faufiler entre les voitures, en traversant les routes, en marchant au beau milieu d'eux, ce sont mes amis, mes camarades de galères, ils me connaissent, et ma peau a appris à les connaitre. Mes camarades klaxonnent à mon passage, comme pour saluer ma venue. Merci les gars, mais là je suis pressé... Une longue file faite d'Hommes et de bagages, et parfois même d'animaux se découvrent devant moi. Il n'y a que deux guichets, et l'attente est longue. Un contrôleur vient taper la discute avec moi. J'apprends que le train n'est pas encore arrivé en gare, bien que ce soit le terminus du train. Je regarde ma montre, 12h25. J'essaie de me rassurer en me disant que tous ces gens là prennent le même train, puis je me rends compte qu'il y en a beaucoup trop, et qu'il ne restera plus de places. My God ! Une longue journée en perspective. Je m'évade en pensant aux doux moments que j'ai passés dans cette ville ocre, mes amis, mes amours. Je me rends compte que je n'ai plus que des amis ici, quant aux amours, loin des yeux loin du c½ur... Un homme me bouscule violemment, et me dis qu'il était là avant. Mes reflexes de gentleman disparaissent d'un coup, un seul. Je le repousse, et je pense à l'autre chauffard de tacos, et me dit autant me défouler sur celui là. Alors je lui crie dessus, avec autant de rage que quelqu'un qui vient d'être privé de son droit à la parole. Il se ravise, revient sur ces pas, ses intentions n'étaient donc pas très pacifiques. C'est mon tour à présent, je dis un bonjour tronqué par les cris du contrôleur qui annonce le départ du train. Qu'est-ce que c'est que ce bordel ! Je sors mes billets de banques, je paie, et prends mon billet. Je lance un « au revoir » dans l'exiguïté bondée de la gare. Il n'y a pas de panneau électronique, enfin si, il y en a un, mais il est en panne. Et franchement le besoin d'un tel outil technologique est limitée, quand on sait qu'il n'y a qu'une seule voie d'ouverte en même temps. Il faut vraiment le faire pour se perdre. Je cours, mais d'abord il faut que le contrôleur check mon billet, une sorte de compostage humain et visuel. Je cours pour trouver une place, et abandonne ma recherche alors que le maitre de gare me somme de monter avant le départ. Je me retrouve debout, bloqué entre les seins d'une vieille dame et un gosse qui n'arrêtait pas de gigoter. Je tente quand même de sortir ma main et regarde ma montre. Il est 13h30, le train démarre.
Je me love dans mon siège. Je manque de sommeil, et en plus j'ai faim. Heureusement, je ne me trouve pas loin du wagon restaurant, juste au milieu de la rame. Je me lève en laissant ma veste sur le fauteuil, et me dirige d'un pas décidé vers les marches qui mènent au niveau supérieur. Un gros bonhomme dort paisiblement, la bouche ouverte, la tête en arrière. A côté de lui, une femme essaye de lire son bouquin, mais semble plus intéressée par les paysages verdoyants qui s'offrent à elle à travers la vitre. Je les dépasse, et là un mec, visiblement journaliste est en train de s'exciter sur son ordinateur. Il parie en ligne sur les courses de chevaux, en ligne, à quelques kilomètres de Paris. Tous à coup, il ferme violement son portable, plus de connexion et il n'a pas eu le temps de parier, putain de SFR. Un journal, Paris Turf est ouvert bien grand sur ces genoux. Il le ferme et mets des écouteurs qu'il relie à l'ordinateur. Un bon film le calmera surement. Je monte les marches, et au milieu des sièges, une jeune femme me demande de la laisser passer, elle a une envie pressante de faire pipi. Elle me rappelle que moi aussi j'ai envie. Les toilettes ne sont plus très loin. Propres certes, mais surtout garnis de papiers en tout genre. Je me dis qu'il est agréable de chi.. dans cet endroit. J'arrive enfin au resto me commande un sandwich et revient m'asseoir. Je me demande avec amusement comment le prendrai la femme à côté si je lui en proposais un peu. Tentative d'empoisonnement ? Peut-être même acte terroriste ? Je me ravise et décide de tout garder pour moi. Une fois le sandwich fini je m'enfonce dans mes rêves, et rêve de cieux plus cléments.
Il fait beau et la vue est dégagée. J'essaie de trouver un endroit où je pourrais m'accroupir sur le sol, sans trop gêner personne. Je manque de sommeil, et j'ai faim. Malheureusement, le marchand de sandwich, de sodas et autres petites gâteries est encore loin. Eh oui, je suis au centre de la rame, et lui commence son cheminement par le bout. De toutes les manières, je ne vois vraiment pas comment il pourrait faire pour se frayer un chemin entre ces corps éparpillés et ces jambes décortiquées. Je prends mon mal en patience donc, et je me décide d'aller trouver une place ailleurs. Je me faufile entre bagages et corps inanimés, et j'aperçois ce gros bonhomme qui dort d'un sommeil agité à force de remettre en place la veste qui lui sert de coussin, la bouche béante vers le ciel, la tête sur le coté. Accroupie à côté de lui, une femme qui essaie de tenir en laisse ses rejetons qui n'arrêtent pas de crier partout. Un homme, bien habillé, semble agacé par le bruit, et commence à s'énerver. Comme un lion en cage, il va et vient en grognant de temps en temps du côté des enfants. Il finit par s'asseoir, prend son journal et l'ouvre violement, l'actualité des politiques véreux lui parait telle une bouffée d'air frais à un prisonnier politique qui n'a fait que valoir ses droits. Je regarde par la fenêtre, tout autour de moi, mes sens sont excités. L'odorat surtout. Je demande ce que c'est, on me dit que c'est normal, et que nous sommes en train de passer à côté d'une déchetterie à ciel ouvert. Hmm, mon appétit et ma faim en prennent un coup, et un coup fatal. Au loin, dans le couloir, une jeune femme sort de son wagon et se dirige vers moi. Je lui demande si sa place est libre, elle me répond qu'elle allait juste aux toilettes, mais que si je voulais, il y avait un bout de place pas très large dans un coin du wagon. « On se serra ». Je la remercie, et je me rappelle que moi aussi j'ai envie. Finalement je lui ouvre le passage vers les toilettes et me bats pour lui ouvrir la porte, en écartant les gros bagages posés juste devant, et en priant le jeune homme qui était adossé dessus de bien vouloir la laisser entrer. Sales, mais avec quand même un rouleau de papier Q, je me dis qu'on est bien content de trouver un endroit où chier, à défaut de le faire dans les wagons. De toute façon, avec l'odeur de la déchetterie... Je vais m'asseoir dans le compartiment, là on me propose un bout de pain et de la limonade, je ne refuse pas. Je mourrai bien plus rapidement à cause de cette puanteur qu'à cause d'un empoisonnement quelconque... Je parle un peu avec les personnes présentes, et finalement m'endort paisiblement. Je rêve d'une bonne tanjia bien huileuse, et cette odeur envahit mes narines.
Le TGV court à quelques 300 km/h. On arrive à bon port en moins de temps qu'il ne le faut pour le dire. A 10 min encore de l'arrivée, les gens commencent à ranger leurs affaires. Une petite voix, celle-là même qui nous avait souhaité un bon voyage nous annonce l'arrivée, et nous souhaite une bonne journée, un joyeux noël et même joyeux anniversaire si tu veux. J'attends que le train soit immobilisé, et tel un lamantin, je me lève lentement de mon siège, presque dégoûté d'être arrivé si vite. Je descends de la rame, cherche la sortie en pensant à tous ce qu'il me reste à faire avant la rentrée des cours. Je descends les marches... Déménagement, inscription, cantine... La gare est bondée... papier de la préfecture pour cette p.... de carte de séjour... On m'agrippe par l'épaule... J'ai pensé trop fort ? On me plaque contre le mur... Il n'est pas seul, ils sont deux... La tête qui tourne d'avoir trop dormi... Une haleine de chien et un moral de chacal... « Police, control ». Je les regarde hébété, j'ai du penser trop fort... J'oubliais que je n'étais pas chez moi...
Le Train roule à 2 à l'heure. Je suis sur que si je courais à côté, j'arriverai plus vite. Et en plus, ça me permettrai de perdre ce ventre qui me boudine dans ma chemise. Mes jambes me font mal, à force d'aller-retour pour respirer de l'air frais dans le couloir, juste à côté du mec qui lit son journal en fumant sa clope. Je demande aux habitués si nous sommes loin de casa-voyageurs. C'est l'arrêt d'après apparemment. Je me lève de mon banc, presque soulagé que cette terrible souffrance touche à sa fin. La tanjia refait surface dans mon imaginaire, et mes papilles salivent. D'un mouvement saccadé qui romprait le dos d'un vieil homme, le train me berce. Une envie de rejet de la nourriture ingérée plus tôt s'empare de moi. Encore un petit moment, retiens-toi. Le train s'arrête enfin, et je descends en courant sans savoir par où se trouve la sortie. Mon corps ne pouvait pas en supporter plus. Mes habits sentent la sueur des autres, la puanteur du train. Je sors précipitamment de la gare, et là je fais une pause. Je regarde le ciel radieux de ce mois de septembre, les voitures qui n'ont pas arrêté leur ballet automobile, les passants qui n'ont pas arrêté le flux humains dans les rues, les passants qui n'ont pas stoppé leurs cris qui résonnent à travers les âges. J'esquisse un sourire radieux : « On est pas bien chez soi ?»
A peine le temps de finir cette phrase, que je vois un Taxi qui vient de déposer un voyageur à la gare. Après un profond soupir, je retiens ma respiration et me lance à sa poursuite en hurlant : « Taxi, taxi !!! ».
To be continued.